"Madame écoutez-moi! Madame on meurt ici!
Le manoir est hanté! La prison vole et tremble!
Au secours, nous bougeons! Emportez-nous ensemble,
Dans votre chambre au Ciel, Dame de la merci! "
Jean Genet, Le condamné à mort, 1942
C’est chargé·es de tristesse que nous portons à votre connaissance, dans le respect de leurs volontés, le suicide récent de deux membres de la communauté de l’éducation supérieure et de la recherche :
Maria était notre collègue. Après de nombreuses années de précarité et de tentatives infructueuses pour obtenir un poste académique stable, elle a mis fin à ses jours le 31 mai dernier. Elle avait 40 ans et laisse derrière elle deux enfants. Elle a demandé à son compagnon que soit clamée la raison de son suicide, sa précarité, espérant que visibiliser ces souffrances puisse permettre d'épargner d'autres vies.
Au CROUS de Nanterre, c'est une étudiante isolée et en situation de précarité qui a mis fin à ses jours. L'absence de personnel dans la résidence et la vétusté des lieux a contraint un étudiant seul à faire le tour de la cité universitaire pour tenter de trouver une assistance, le numéro vert d'aide permanent ne répondant pas. Finalement, les pompiers ont dû intervenir depuis l'extérieur du bâtiment pour réussir à accéder à sa dépouille.
Ces décès ne sont pas des cas isolés, ils s'intègrent dans une série qui n'a de cesse de s'allonger, fruits de la précarité, ,de la dégradation de nos conditions de travail et de l'humiliation qui font notre quotidien à l'université.
Alors, nous faisons ici le choix de dire ces souffrances, car le silence gêné qui entoure ces décès est le terreau dans lequel se développe notre douleur et duquel continueront à surgir les suivants. Il ne faut pas taire, laisser glisser ce silence et banaliser l'absence. Il faut rappeler encore et encore, marteler jour après jour : la précarité n’est pas qu’un mot !
C'est une réalité vécue au quotidien par nombre d’entre nous, étudiant.es comme personnels. Salaires misérables et versés en retard, à peine plus hauts que le SMIC, directions déconnectées et harcelantes, emplois précaires rendus permanents, sous-effectifs systémiques, bâtiments inadaptés. À cela s'ajoute une sélection croissante pour compenser les manques de moyens, au service d'un individualisme et d'une compétition généralisée délétères.
La violence permanente de notre quotidien c'est ne pas savoir de quoi demain sera fait, si l'on aura de quoi se nourrir convenablement, si l'on pourra se loger. C'est devoir faire la queue aux aides alimentaires. C'est aussi n'être considéré·e, que l'on soit étudiant·e ou personnel, que comme un coût pour l'Université, être accusé d'abuser des arrêts maladies, contrôlé·es pour nos absences, évalué·es en permanence. D'être isolé·es de nos collègues, mis·es sous pression dans nos services, puis poussé·es au burn-out et au départ. Et au final la souffrance la plus inique c'est, après s'être épuisé·e au travail, de ressentir de la honte d'avoir à ainsi survivre.
Alors, si jamais vous êtes vous aussi dans la souffrance et la tristesse, sachez que vous n'êtes pas seul·les, en rien responsables. Capitalisme, patriarcat, racisme nous isolent et nous tuent. Mais ne cédons pas, par la lutte et l'action collective, ensemble, nous les balayerons. Nous ferons de cette souffrance, cette colère, une force. Elle redonne courage, nous rappelle pourquoi nous nous battons.
Même dispersé·es au vent ou mis en terre, ami·es, collègues et camarades subsisteront par nos luttes comme autant de germes d'espoir pour permettre des aujourd’hui meilleurs, abattre ces systèmes de malheur et pouvoir enfin demain voir fleurir nos existences émancipées.
Ni oubli, ni pardon.
SUD éducation Paris
